The Rolex Mentor and Protégé Arts Initiative

Protégé Edem

Exile allows a writer to discover the
universal part of himself.”

2006/2007

Excerpts from Port-Mélo

Published by Continents noirs — Gallimard, 2006. Available in French only.

Excerpt 1

Manuel, depuis sa folie récoltée dans les nuits noires et hantées de Saint-Domingue dit que la lagune charrie un corps, un homme, une femme, un enfant. Il se pointe sur la berge aux premières heures de l’après-midi et annonce en ricanant de ses dents jaunies par le tabac qu’on aurait bien un nouveau cadavre couché dans le lit calme et violent de la lagune. Un corps est passé vers seize heures, on aurait dit une femme à en juger par les tresses et la lourdeur des hanches parmi les nénuphars… Manuel a rigolé et a pointé l’événement sur son carnet. Le fameux carnet avec les noms de morts. J’ai dit, Manuel, tu vas te faire rayer… Pointé, le nombre. Il rigole, Manuel et dit qu’il vendrait bien le carnet au type de la BBC qui promène tout le temps sa gueule, ses pas au marché… La gueule et le crayon du bonhomme de la BBC dans les couloirs du Port. Il fait un papier sur le marché, il gare tous les matins sa moto sous l’arbre devant la baraque de Mère Cori. Il gare sa Suzuki poussive et bruyante et les gamins de la borne fontaine s'empressent de récupérer les pneus, les ampoules et de pomper le réservoir. Tous les jours, il se fait pomper. Son papier portera sur un pays pompeur de miettes et de restes… (p. 21-22)

Excerpt 2

Les cireurs du marché ont investi l’espace. Des orphelins pour la plupart. Les yeux éteints disent la mort du père. Les enfants traversent l’espace poussiéreux, le Marché de la Gare couleur terre quand les jeunes filles à corvée balaient entre les hangars. Les filles orphelines. Les yeux vides disent la mort de la mère, le geste las évoque la fatigue des nuits sans sommeil sur la couchette d’un client à trois sous, les seins flasques, la peau rêche disent la mort de l’enfance… Le balai de palme fouille le sol, il traque les restes du marché de la veille, un mégot, des boîtes de conserve vides, des miettes de pain rassis… Les filles tournent autour des piquets de bois plantés dans la terre et sur lesquels est posée la tôle ondulée, abri précaire pour un commerce tout aussi aléatoire… Elles vont entre les colonnes de teck ou de bambou, le dos courbé, le mouvement poussé vers l’avant par des pas légers, volants, des pas de danse […] Les filles auront bientôt terminé le nettoyage du marché. La vendeuse de bouillie, le boucher, le cordonnier s’installeront pour le business du jour… Les filles reviendront plus tard, elles iront à la recherche du premier client. Une main méchante et souillée passera sur elles… (p. 22)

Excerpt 3

C’était au temps où tous les cireurs de la Rue Z mouraient de faim. C’est-à-dire depuis l’aube. Au temps où tous crevaient de silence, c’est à dire depuis que toutes les bouches se sont cousues sur les malheurs de mère Cori. Le temps de tous les bruits. Un bruit de pétard : Port-Mélo et la révolution, la révolution et les putschs. Un bruit de cloches, les cloches de l’église de la Rue Z et les clochettes du marché des cireurs, un bruit de voix, les prières du muezzin et du Vendredi saint, un bruit de draps froissés, froissant, une fille et son matelot d’amant dans les entrepôts du Port… Au temps où le ciel du Port est passé au rouge, c’est-à-dire depuis les bérets rouges et le sang. Le temps des mille bruits du Port, les cris de la petite Dorina lorsque tous les miliciens du Fumoir passaient repassaient entre ses jambes ouvertes. Le temps en bruit, quand la vie c’était pas autre chose que le pétard et les râles d’un enfant violé. Des bruits de vie, un râle pour exister. Alors on disait moche et méchant celui qui ne faisait pas de bruit. On le trouvait moche et on lui collait toutes les plaies du Port. C’était au temps où les cireurs du rivage crevaient en silence, parce qu’il y avait tant de bruits qu’on ne pouvait pas se faire entendre… (p.59-60)

Excerpt 4

Une douleur violente dans la nuque. Il y passa la main : du sang encore chaud. Le premier battant de l’entrée de l’église était toujours ouvert. Il parvint à se lever, il entra dans l’église. Ça le prit au nez. Un réflexe, il avait reculé d’un pas pour mieux voir la scène qui s’offrait à ses yeux. Ils ne chantaient pas, me confiera t-il plus tard, mais ils avaient les lèvres ouvertes comme sur un dernier cantique. Le tapis de corps recouvrait l’allée centrale, de l’entrée de l’église à l’autel. Il y avait, par moment, comme un soupir, le dernier avant la fin, un type, allongé entre les bancs a tendu la main vers un impossible secours. Mes yeux, fixes, se sont un instant arrêtés sur la main suspendue dans le vide. Le bonhomme serra le point, le bras nu flotta encore dans le vide et retomba d’un coup. Le reste retombait dans la banalité, ce qu’on a vu au Rwanda à propos de gens massacrés dans une église des collines, les gorges tranchées, une tête d’enfant coupée s’accrochant encore par les lèvres au sein de sa mère, les entailles profondes au ventre. Terrible banalité, des vies rattrapées à quelques pas de l’hostie. Les visages de saints sur les tableaux étaient impénétrables et mes prières furent en bute contre le vide et le pétard. Je reconnus les jeunes filles à la jarre, elles n’avaient pour seule parure que la mince culotte de raphia. Une main avide avait écarté la barrière des raphias, un liquide noir coulait de l’intimité offerte aux mouches. Une eau noire, la mort écrite entre les cuisses à l’encre violente du viol et de la torture. (p.82)