Tahar Ben Jelloun

Descubra más detalles sobre el Mentor

Un año de tutoría

Descubra más detalles sobre su año juntos

Fragmentos de “La fille de Kano”

Novela inédita aún no traducida.

I

Un grand quartier, pauvre, populeux. Du monde sur le chemin, une foule en réalité. Et les gens parlaient. « On va la brûler cette sorcière. Comment qu’elle s’appelle déjà ? » « Avril. Si c’est un nom… » Tous les pas convergeaient vers le commissariat central. Un homme, le crâne rasé et les yeux exorbités tenait dans la main un bidon d’essence. Il gueulait : « Faudra pas qu’il nous empêche d’agir, le commissaire ! Il a pas intérêt à la protéger ! » Une femme enchaîna : « Elle mérite que ça, cette fille. Ça lui suffit pas de se taper nos maris, maintenant elle bouffe les âmes de nos enfants. Une sorcière. Elle mérite pas mieux ! » C’est vrai que de petits garçons et filles avaient disparu ces derniers mois, ils s’étaient rendus à la borne fontaine, au marché, à l’école, dans le vieux port pour jouer et ils n’étaient pas revenus. Ils avaient huit, dix, douze ans… Mais on ne pouvait accuser cette pauvre fille… de les avoir bouffés !

II

Nous courrions à la suite des mécontents, Nina haletait sur mes talons ; ces hommes et femmes allaient vite parce qu’ils avaient hâte d’en finir. Des insultes fusaient dans l’air, on crachait par terre, on maudissait… Il n'y avait que deux gardes devant le commissariat. La foule se pressa sur les grilles et réclama Avril. Le commissaire sortit sur la terrasse. Il refusa. La loi devait faire son boulot. « On la veut sinon on va la chercher nous-mêmes ! » « Je ne peux pas. Y a des lois. » « Y a pas de lois pour les sorcières ! » « Rentrez chez vous ! » « Tu l’auras voulu ! » Et ils prirent d’assaut les grilles, le cadenas céda, les gardes battirent en retraite, le commissaire se retrouva impuissant, il criait. Dans la rue ils avaient sorti Avril, elle n’avait pas vingt ans. Elle ne se débattait pas, dans ses yeux, la peur. Je l’ai déjà vue mendier au marché. Une fille qui n’a pas eu de chance. Elle traînait souvent dans les locaux délabrés de l’ancienne faculté de médecine ; elle allait jusque sur la petite place pavée entre les murs de la faculté pour jouer avec le télescope vétuste qui s’y trouvait. L’appareil ne fonctionne plus depuis des lustres mais elle y accrochait ses yeux et rigolait. Toute seule. Un rire étrange dont les bâtiments vides du lieu portaient très loin l’écho. Elle riait parce qu’elle disait voir dans le télescope des anges qui faisaient des trucs drôles… Des anges qui voulaient lui faire des trucs pas drôles, la posséder…

III

Personne ne saura ce qu’elle voyait en réalité. Nous l’avions toujours prise pour une folle. De rares fois, elle apparaissait à la fenêtre de notre salle de classe en plein cours et regardait, fascinée, le tableau noir. Je me rappelle cet après-midi où elle s’agrippa à la fenêtre alors qu’arrivait maître Eloi pour le cours de catéchisme. Avril était à la fenêtre et maître Eloi avait commencé son cours ; il avait écrit au tableau noir ces mots :

Je suis née noire, mais je suis belle, fille de
Jérusalem,
Comme les temples de Kédar, comme les
pavillons de Salomon.
Ne prenez pas garde à mon teint noir :
C’est le soleil qui m’a brûlée.
Les fils de ma mère se sont irrités contre moi,
Ils m’ont faite gardienne des vignes.
Ma vigne à moi, je ne l’ai pas gardée.

IV

Des vers du Cantique des cantiques qui me sont restés en mémoire depuis. Et cet après-midi-là, dans la salle de classe, nous comprîmes que la fille de Jérusalem, de Jobourg ou de Khartoum, cette fille qu’on avait lapidée à Kano parce qu’elle avait couché, aimé, cette fille, c’était Avril. Et elle était aussi brûlée en dedans ; le soleil du port lui avait cramé l’intérieur, les veines, le cœur, le foie, les artères, les muscles et le sang… Une fille abandonnée par la chance… Elle est maintenant devant la furie de la foule. Elle voulut fuir lorsqu’elle vit les pneus. Mais ils la tenaient ferme. Ils lui attachèrent les mains et les pieds. Ils lui mirent les pneus au cou. Les pneus glissèrent le long du corps. Le bidon d’essence après. Une allumette craquée. Nina se serra contre moi. La foule hurlait. De joie. Dans ma tête une image de parade. C’était avril et, dans la rue, marchaient Wuli et tous les saints du pays de mon père…