La fusion des différences

Anne Teresa De Keersmaeker et Anani Dodji Sanouvi ont un point commun : un même amour de la danse. Pour que cela devienne une passion en partage entre un mentor et son protégé, il fallait juste que chacun y mette du sien. La célèbre chorégraphe flamande et le jeune danseur africain ont fait bien davantage : ils ont fait l’effort de se connaître. Dès lors, toutes leurs premières fois ont compté.

La première fois qu’Anani est entré dans les studios de Rosas, la compagnie en résidence du Théâtre Royal de la Monnaie, et de P.A.R.T.S. (Performing Arts Research and Training Studios), l’école de danse d’Anne Teresa, à Bruxelles, il s’est assis par terre contre un mur du studio et il a regardé en se répétant à lui-même jusqu’à en faire une voix intérieure : « Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de cet espace-là ? Comment arrive-t-elle à les faire bouger à quinze dans un lieu aussi réduit ? » Placer des mouvements dans l’espace et dans le temps, c’est tout l’art d’Anne Teresa De Keersmaeker : une magie naturelle fondée tout de même sur des années de travail intensif autour du geste, du mouvement et de la maîtrise de l’espace, mais aussi avant tout, et depuis toujours, autour de la musique, sa colonne vertébrale.

La première fois qu’Anne Teresa lui a demandé quelque chose, ce fut difficile pour les deux. Anani s’est exécuté mais cela ne convenait pas. Ne comprenant pas alors ce qu’il cherchait dans la danse, elle ne voyait pas trop comment l’aider ; elle sentait bien que son esprit était trop analytique pour lui. Comment converser dans la même langue quand l’un lit le solfège et l’autre pas ? Elle lui proposa alors une autre phrase de danse en lui laissant toute liberté dans l’interprétation, non sans l’avoir auparavant entraîné en studio pour écouter la musique choisie, du Steve Reich : « Or ce compositeur est justement influencé entre autres par la musique des Evé, un groupe ethnique africain qui est… le mien ! Incroyable, non ? La façon dont Anne Teresa voulait que je danse sur cette musique m’a beaucoup déstabilisé. Son écoute et sa compréhension des rythmes, forts présents dans ce morceau, étaient très différentes de ce que ma culture, empreinte des polyrythmies africaines, m’a inculqué. Je me suis un peu embrouillé, j’ai fait de mon mieux », se souvient-il. Mais cela n’a pas suffi. « Sa position était toujours très accroupie, très basse, très près de la terre », remarque Anne Teresa en rappelant que les danseurs occidentaux sont plutôt marqués par la verticalité de la colonne vertébrale héritée de la danse classique. Alors il s’est mis dans un coin et a commencé à regarder les autres, avidement.

La première fois qu’Anne Teresa lui a expliqué le mouvement par la vision d’une spirale dans un carré, il a levé les yeux au ciel. Non qu’il trouvât cela mauvais mais ce n’était pas sa vision de la danse. La sienne fait davantage confiance à l’instinct, l’intuition, l’improvisation. De son point de vue, ce qui se fait de ce côté-ci de l’Occident est trop mathématique, grammairien, géométrique, rigide. Il a alors réalisé qu’elle danse sur la structure quand il danse sur les rythmes et que ces deux appréhensions de la musique sont à la fois opposées et complémentaires. Anne Teresa a compris, l’a laissé faire et in fine lui a présenté l’addition. Ce qu’on appelle « les comptes ». Car à ses yeux, il ne saurait y avoir de danse sans une certaine rigueur. On sait que c’est le chemin vers une sorte de grâce, cette rareté qui n’advient, exceptionnellement, que lorsqu’on ne la sollicite pas.

Les différences entre mentor et protégé ont finalement trouvé leur point d’équilibre, à mi-chemin entre l’intuitif et l’analytique. Anani ne fera donc ni de la danse contemporaine, ni de la danse africaine : « Moi je danse Anani ! » Tout influence son corps, lequel conserve la mémoire de toutes les danses de son Afrique intérieure. Anne Teresa le reconnaît aisément : « Il est comme un soleil, son rayonnement est exceptionnel. » Anne Teresa est visiblement émue lorsqu’elle le voit danser à Bruxelles avec un ami du Togo : « C’est du pur bonheur, simplement parce que tout vient du cœur. »

Il y a deux catégories d’artistes : ceux qui font de la danse et ceux qui sont danseurs. « Anani est assurément un danseur », dit-elle (et dans sa bouche, le compliment n’est pas mince).

Extracted from an article, written by Pierre Assouline for Mentor & Protégé, a magazine documenting the 2006/2007 cycle of the Rolex Mentor and Protégé Arts Initiative.