Vendredi 1er
Aujourd’hui, je prends le tram dans la 60e rue pour traverser l’East River jusqu’à l’hôpital. Je jouis d’une vue magnifique sur tout l’est de New York et le tram passe si près des buildings que je peux voir les gens dans leurs appartements !
Nous poursuivons le tournage de la scène de l’hôpital, alors qu’Ashima donne naissance à Gogol. Le tournage prend du temps parce qu’il y a beaucoup d’acteurs et un bébé qui n’arrête pas de pleurer. Je me souviens d’une règle importante que j’ai apprise à l’école de cinéma : ne mettez ni des bébés, ni des animaux dans vos films ! Je suppose que la règle est aussi valable pour les films à gros budget. Ce n’est pas dix millions de dollars qui empêcheront un bébé de pleurer !
La scène comporte quatre personnages – Ashoke, Ashima, un médecin et une infirmière. Je suis assis à côté de Mira, observant la scène, et je vois bien que ça ne marche pas. Mais je ne peux rien dire parce que je ne suis pas le réalisateur et que ce n’est pas mon film. Pourtant, je sens que les acteurs qui interprètent le médecin et l’infirmière sont mauvais. Et la scène n’est pas aussi drôle qu’elle est censée l’être. Alors, voyant que cette scène ne marche pas et étant moi aussi réalisateur, j'imagine très bien ce que ressent Mira.
Parfois, on est tellement stressé, tellement fatigué qu'on n'arrive plus à voir les choses clairement. Il m’est souvent arrivé de tourner une scène qui me semblait bonne et qui, plus tard au montage, se révélait totalement horrible. Mais, sur le plateau, on ne s’en rend pas compte.
Parfois, on ne voit que ce que l’on veut voir. Encore une fois, le fait de voir mon mentor se tromper me donne confiance. Je réalise que je ne suis pas le seul à commettre des erreurs. Même les réalisateurs les plus expérimentés font des erreurs. Ils ne sont donc pas si différents de moi.
Au dîner, j’ai eu une conversation très intéressante avec Norm, le maquilleur. Nous avons discuté pendant une demi-heure, il m’a parlé des syndicats. Dans l’industrie américaine du cinéma, toutes les équipes sont syndiquées. Il y a un syndicat pour les acteurs, un syndicat pour les réalisateurs, un syndicat pour les concepteurs de production, pour les maquilleurs, etc. Chaque métier du cinéma a son syndicat national. En Amérique, les syndicats existent pour protéger les petites gens et leur éviter d'être exploitées par les plus forts. Les syndicats fixent des règles applicables à leurs membres – salaire hebdomadaire, temps de travail maximal, etc. Si un producteur enfreint ces règles, il doit en répondre au syndicat. Il est donc plus difficile d’exploiter les petites gens – pas comme en Thaïlande, où certaines sociétés n’hésitent pas à surcharger leurs employés. C’est censé être une bonne chose.
Mais le système syndical a aussi ses problèmes. Le syndicat tire ses revenus des cotisations de ses membres, aussi doit-il avoir le plus de membres possible. Et certains producteurs refusent d’employer des personnes syndiquées au motif qu’elles sont plus chères. Aucune loi ne les oblige à embaucher des personnes syndiquées.
Ils peuvent en effet embaucher des personnes non syndiquées, auquel cas leur film est lui aussi qualifié de « non syndical ». Mais les syndicats ne se laissent pas toujours faire et sabotent la production. Ils envoient des représentants sur le plateau pour inciter les non-syndiqués à faire grève ! Ils prennent par exemple les maquilleurs non syndiqués à part et leur disent : « Si vous arrêtez le travail, vous pourrez adhérer gratuitement à notre syndicat ». Tous les maquilleurs acceptent alors de faire grève puisque, s’ils deviennent syndiqués, ils seront mieux payés. Ils font donc grève, et la production doit s’arrêter jusqu’à ce que le producteur accepte d’engager des personnes syndiquées.
Le syndicat le plus connu de tous est celui des chauffeurs, le Teamsters. C’est un syndicat très puissant. Ils ont déjà réussi à anéantir des productions non syndiquées en investissant des plateaux de tournage avec leurs camions et en klaxonnant toute la journée pour empêcher les prises de son. Il leur arrive même de se bagarrer avec des chauffeurs non syndiqués ! Le producteur n’a alors pas d’autre choix que d’embaucher des syndiqués.
Mais, une fois que ces personnes ont rejoint un syndicat, elles ne trouvent pas forcément du travail – il y a tellement de monde dans les syndicats ! D’après Norm, beaucoup de maquilleurs sont au chômage. Trop de gens pour trop peu de films. Et puis il y a aussi la corruption. Les membres les plus proches des dirigeants syndicaux accaparent tous les emplois les mieux rémunérés. Et ça, c’est comme en Thaïlande !
C’est entre autres pour cette raison qu’il est si cher de faire des films à Hollywood et que tant de films sont désormais tournés hors des États-Unis.
Samedi et dimanche 2-3
Pas de tournage le week-end. Je me rends au musée Guggenheim pour voir l’installation d’un artiste thaïlandais, Rirkrit Tiravanija ! Très intéressant !
Lundi 4
Aujourd’hui, nous tournons à l’aéroport JFK et le camion de l’équipe part de l’angle situé entre la 35e rue et la 3e avenue. Je suis au rendez-vous à 6h du matin, il fait encore nuit. Une trentaine de personnes attendent aussi, mais je ne les reconnais pas ; j’apprendrai plus tard qu’il s’agit de figurants qui attendent le bus des figurants. J’ai toujours un peu pitié des figurants. Beaucoup d’entre eux sont des acteurs qui n’ont jamais percé, qui font de la figuration depuis des années dans l’espoir de décrocher enfin le rôle de leur vie. Certains ne sont plus tout jeunes et je ne peux pas m’empêcher de penser : « Vous ne devriez pas être là à attendre en pleine rue à 6h du matin. Vous devriez être chez vous, avec votre famille. »
Les scènes d’aujourd’hui sont complexes, avec plein de figurants qui se déplacent à l’arrière-plan dans l’aéroport. La sécurité est sur les dents et certains maquilleurs sont arrêtés aux portiques de rayons X parce qu’ils ont sur eux des pinces à ongles !
Nous tournons dans le terminal international de JFK, dans une zone peu fréquentée. Je pense au film de Steven Spielberg, Le Terminal, qui avait reproduit ce terminal en studio. Je crois que c’est le plus grand décor jamais construit pour un film dans toute l’histoire du cinéma. Les gens sont capables de faire des choses incroyables pour tourner un film.
Le tournage progresse plutôt bien toute la journée et je pars à 18 heures pour aller dîner avec des amis.
Mardi 5
Aujourd’hui, c’est la plus belle journée que nous ayons eue, dans le plus beau des cadres. Il y a du soleil, il fait chaud et nous tournons dans une splendide maison de l’Oyster Bay. C’est une grande maison avec, à l’arrière, une pelouse qui descend en pente douce vers la plage. Oyster Bay est peut-être l’un des endroits les plus huppés de toute l’Amérique. C’est là que viennent vivre les riches New-Yorkais qui ne veulent pas vivre en pleine ville. C’est aussi cette baie qui a inspiré Gatsby le magnifique, l’un de mes livres préférés.
Nous tournons ici parce que, dans le scénario, Gogol, le fils d’immigrants indiens, vient rencontrer les parents de sa riche petite amie américaine dans la maison de son enfance. Selon le scénario, il est fier d’avoir « trouvé » cette fille mais, au fond, il sait qu’il ne sera jamais pour elle qu’un outsider dans son univers de luxe. C’est presque le même destin que celui qu’a connu le héros de Gatsby le magnifique.
Je sais que c’est la raison pour laquelle Mira a choisi de tourner à Oyster Bay. Ces magnifiques demeures qui surplombent la baie dégagent quelque chose qui semble hors de portée des immigrants. Nous ne sommes pas nés ici, raison pour laquelle nous ne serons jamais chez nous dans ce milieu. C’est l’Amérique dans ce qu’elle a de plus élitiste. En parcourant la plage, une douce tristesse m’étreint. Moi non plus, je ne serai jamais d’ici.
Mira est de nouveau malade aujourd’hui, et de mauvaise humeur. Rolex envoie un journaliste l’interviewer, mais elle décline l’invitation et préfère me parler. Pendant la pause, alors que tout le monde prend le camion pour aller déjeuner dans une église proche, Mira s’allonge sur la pelouse, face à la mer, et s’endort ! Je pense qu’elle est une très bonne réalisatrice parce qu’elle sait mettre son travail en perspective. Elle adore le cinéma. Mais elle aime encore plus la vie. Partout où elle va, elle n’oublie jamais de profiter de la vue et, selon moi, ce n’est que quand on a compris cela qu’on peut envisager de faire carrière dans le cinéma.
Mercredi 6
Mira est encore malade aujourd’hui et, dans la matinée, un médecin vient l'examiner et lui prescrire quelques médicaments. Le tournage doit se poursuivre.
Aujourd’hui, c’est la première fois que nous tournons à Manhattan. Nous sommes dans l’Upper East Side, entre la 75e rue et Park Avenue, le quartier le plus huppé de la ville. L’hôtel particulier dans lequel nous tournons appartient aussi à la famille qui possède la maison où nous avons tourné hier à Oyster Bay. C’est un superbe bâtiment de cinq étages mais, comme il s’agit également d’un appartement, il n'y a, une fois encore, que peu d’espace pour se déplacer. Je demande à Lydia, la productrice, pourquoi ils n’ont pas construit ce décor en studio et tourné uniquement les scènes extérieures sur place, et elle me répond : « question d’argent ». Il aurait été bien plus onéreux de construire le décor parce que « les charpentiers syndiqués sont très chers ». Ça me rappelle la conversation que j’ai eue la semaine dernière avec Norm.
Nous tournons des scènes entre Gogol (Kal Penn) et sa petite amie américaine Maxine, interprétée par l’actrice australienne Jacinda Barrett, qui jouait la belle assistante de Colin Firth dans Bridget Jones 2. Dans la vie, Jacinda est très belle. Elle mesure 1m78 et a de longs cheveux blonds. Quand elle ne tourne pas, elle arpente les trottoirs avec son téléphone mobile à l’oreille et tous ceux qui la croisent la dévisagent. Elle a tout de la star de cinéma. Elle est aussi un peu plus grande que Kal et Mira me dit qu’elle doit demander à Jacinda de se voûter un peu pour qu’elle paraisse plus petite que Kal.
Mais Kal a aussi ses fans. Sa résidence se trouve en face d’une école et, l’après midi, à la fin des cours, un groupe d’adolescentes se précipite pour le prendre en photo, parce qu’elles l’ont adoré dans Harold and Kumar go to White Castle. Elles lui disent toutes qu’elles ont le DVD. Avant de tourner The Namesake, Kal n’était connu que comme acteur de comédie. Il a beaucoup de talent : il peut faire plein de grimaces avec son visage, comme Jim Carrey et d’autres célèbres acteurs de comédie. Mais ce film est un défi pour lui. C’est son premier rôle important dans un drame. Il doit convaincre le public de son statut d’acteur de premier plan. Mira l’envoie chez un entraîneur pour soulever des poids et gagner de la masse musculaire. Il est trop mince !
D’une manière générale, la journée est lente aujourd’hui, parce qu’il est difficile d'éclairer un véritable appartement. Ces deux dernières semaines, j'ai longuement observé le directeur de la photo, Fred Elmes, dans son travail d’éclairage. C’est un vrai gentleman – très calme, mais très intense, exactement comme un personnage de David Lynch. Si l’éclairage est difficile aujourd’hui, c’est parce qu’il n’y a pas d’espace. Fred doit installer un 18K HMI sur une grue dans la rue et projeter la lumière par la fenêtre. Bien que l’éclairage prenne du temps, ce que Mira et moi voyons sur l’écran de contrôle est toujours très beau. Comme la mise en scène, la cinématographie est une question de goût. Beaucoup de gens savent comment installer les lumières, comment obtenir une bonne exposition, mais finalement un bon directeur photo, c’est quelqu’un qui a du goût. En fait, ce métier n’est pas technique, mais artistique. Quand je vois les rushes de Fred (je regarde tous les rushes sur un Apple portable), ils sont magnifiques parce que réalisés avec goût. N’importe quel directeur photo peut rendre quelque chose joli, mais rares sont ceux qui arrivent à rendre juste. C’est une question de goût.
Pause déjeuner à 17h30. Ici, « pause déjeuner » ne signifie pas que l’on s’arrête forcément à midi, c’est juste une pause de repos après six heures de travail. Généralement, comme on commence à 6h du matin, l’heure du déjeuner tombe aux alentours de midi mais, aujourd’hui, nous avons commencé à 11h30, le déjeuner est donc à 17h30. En fait, c’est plutôt le dîner, mais on l’appelle quand même
« déjeuner ». En vertu des conventions syndicales, une équipe ne peut travailler plus de six heures d’affilée. Il faut faire une pause de quarante-cinq minutes toutes les six heures – la première est la pause « déjeuner », la seconde la pause « dîner ». Peu importe l’heure. Et il faut accorder au moins dix heures de repos consécutives à l’équipe entre deux journées de travail – c’est ce que l’on appelle la « rotation ». Si nous avons commencé aujourd’hui à 11h30, c’est parce que nous avons terminé la nuit dernière à minuit passé. Le non-respect de ces prescriptions entraînerait le versement d’indemnités aux membres de l’équipe.
Pendant la pause, toute l’équipe va déjeuner, laissant juste quelques assistants et stagiaires sur le plateau pour surveiller le matériel installé dans la rue. Je suis surpris par l’absence de policiers. Peut-être est-ce parce que nous sommes dans l’Upper East Side et que le quartier est très sûr. Je ne reviens pas après le déjeuner et retrouve un ami pour une promenade dans Central Park. La vue qui s’offre depuis la 90e rue, à l’est du parc, est l’une des plus belles de New York : on surplombe le Réservoir de West Side, tandis que le soleil se couche, découpant les silhouettes des plus célèbres gratte-ciels résidentiels de New York – le San Remo, le Beresford et le Dakota, où John Lennon a été assassiné.
Jeudi 7
Aujourd’hui, nous retournons dans la 75e rue. Mira tourne une scène de fête, avec une vingtaine de figurants qui vont et viennent à l’arrière-plan. Je suis heureux de pouvoir observer son travail, parce que les scènes avec beaucoup de personnages en train de se parler ont toujours été pour moi les plus difficiles à tourner. Il est très compliqué d’organiser l’action sans créer de confusion pour le public, qui ne doit pas perdre de vue les relations entre les personnages. Le plus simple est de répartir les gens en plusieurs groupes, et c’est précisément ce que Mira fait ici. Étant dans un véritable appartement, l’espace pour déplacer la caméra est limité. Alors, elle orchestre l’action à l’avant-plan et demande simplement aux figurants de bouger dans le fond. C’est beaucoup plus facile à faire, parce que la caméra n’a plus à bouger pour suivre les personnages principaux. Visuellement, ce n’est pas aussi fluide, mais ce sont les limites des tournages dans des lieux réels. C’est un peu comme si on filmait deux personnes en train de parler, mais avec des gens qui bougent en arrière-plan.
Quoi qu’il en soit, cette scène a demandé près de trois heures de préparation. En partie à cause de la lumière, mais aussi parce que la scène a exigé de nombreuses répétitions. J’ai maintenant compris le schéma de travail.
Toutes les scènes sont répétées et tournées de la même manière :
1. Mira répète la scène avec les acteurs sur le plateau. Tous les chefs techniciens sont présents pour observer la répétition. Une fois que Mira et Fred se sont mis d’accord sur la meilleure façon de tourner la scène, ils laissent partir les acteurs.
2. Les doublures sont appelées pour que l’équipe puisse éclairer la scène et préparer le plateau. L’éclairage est ce qui prend le plus de temps – parfois des heures.
3. Les acteurs sont rappelés pour finaliser la scène.
4. Le tournage commence.
Toutes les scènes se déroulent dans cet ordre. Il a fallu à peu près une semaine à l’équipe pour s’y mettre à 100 % mais, aujourd’hui, où que je regarde, je sens que tout le monde travaille à plein régime. Je pense que toutes les productions fonctionnent de la même façon, qu’il s’agisse d’un court ou d’un long métrage. Il faut toujours un peu de temps pour que les gens se mettent au diapason, pour qu’ils se comprennent.
Je pars tôt ce matin pour prendre un train pour le Connecticut, je vais rendre visite à ma sœur. De retour à New York à 22h, j’appelle le plateau. Ils me disent qu’ils sont toujours en train de tourner. Le lendemain matin, je réalise qu’ils ont encore fait des heures supplémentaires et terminé à 2h du matin ! Je sais qu’une journée de tournage coûte en moyenne 85 000 dollars. Les heures supplémentaires de ce soir ajoutent 35 000 dollars au budget !
Vendredi 8
Aujourd’hui, c’est mon dernier jour à New York. C’est une journée particulièrement excitante parce que nous tournons en extérieur dans les rues de Soho ! Ça me rappelle les films new-yorkais – ceux de Woody Allen, Martin Scorsese, Spike Lee –, des films que j’ai regardés toute ma jeunesse et qui représentaient tous New York ainsi : ses rues. C’est pourquoi je suis vraiment heureux d’être dans la rue aujourd’hui, j’ai l’impression d’être dans un film new-yorkais !
Par rapport aux autres journées de tournage, celle-ci est complètement dingue. Il y a des gens partout, une foule incroyable. Des voitures et des camions traversent la rue en klaxonnant. Des hélicoptères de la police nous survolent sans cesse et rendent totalement fou l’ingénieur du son. Il y a un groupe de paparazzi sur le trottoir : nous tournons juste devant le magasin Marc Jacobs et la championne de tennis Maria Sharapova fait ses courses à l’intérieur. Nous devons attendre qu’elle sorte et que tous les photographes s’éloignent avec elle. Elle sort enfin et passe juste à côté de moi, à moins d’un mètre ! Elle est superbe ! Une grande femme de 1m80, aux longs cheveux blonds, lunettes noires, comme un top modèle. Je lui souris, mais elle m’ignore. Pfff...
Après son départ, nous nous mettons au travail. Nous tournons une scène avec Gogol et sa nouvelle petite amie indienne Moushumi (il a rompu avec Maxine) se promenant dans les rues de Soho. Ils discutent tout en marchant et le cameraman les suit avec un Steadicam. Il y a beaucoup de bruit, entre les voitures, les passants et les hélicoptères, et Ed, l’ingénieur du son, dit à Mira qu’ils vont devoir faire une reprise de voix. Cela signifie que le son qu’il enregistre ne pourra pas être utilisé pour le film final. Les acteurs vont devoir retourner en studio et réenregistrer les dialogues. On évite toujours de faire des reprises de voix, parce que la prestation des acteurs en studio n’est jamais aussi bonne que l’originale. Mais là, nous n’avons pas le choix. Les rues de Soho offrent un cadre magnifique, mais le son est mauvais.
Il faut parfois faire des sacrifices... Nous passons tout l’après-midi à faire trois plans de Gogol et Moushumi dans la rue. Un premier plan large en face d’eux. Un deuxième plan moyen de Gogol. Et un troisième plan moyen de Moushumi. La continuité n’est pas tout à fait respectée dans les prises, mais je sais que ça va aller. Il y a une belle vitalité dans la scène et personne ne va remarquer les problèmes de continuité. Je me renseigne auprès de Robyn, qui supervise le scénario, et elle me dit la même chose. Si la scène est bonne, personne ne fera attention à la continuité. À la fin de cette prise, nous nous dépêchons de faire une prise de Jacinda Barrett en train de descendre la rue, pour une autre partie du scénario. Nous plaçons la caméra directement sur le trottoir de la rue la plus animée de Soho, mais bizarrement, personne ne regarde vraiment la caméra ! Je ne sais pas pourquoi. Ce doit être New York, les gens doivent avoir l’habitude de voir des équipes de tournage dans les rues. Mais cette prise me rend heureux. J’ai l’impression de me retrouver à l’école de cinéma. Tourner dans les rues avec des passants tout autour de nous, j’adore ça. Pendant que nous tournons, la deuxième équipe prépare le tournage de la soirée. Il s’agit d’une scène qui se déroule à l’intérieur d’un taxi et l’équipe de la lumière fixe le matériel sur la machine qui va tracter la voiture. Voilà comment fonctionnent les équipes : elles anticipent toujours la prise suivante. Pendant que la première équipe travaille, la seconde prépare la prise suivante.
Notre pause déjeuner est à 18 heures et je profite de l’occasion pour dire au revoir aux membres de l’équipe, avec lesquels je me suis lié d’amitié durant ces trois semaines. Je reverrai la majorité d’entre eux le mois prochain en Inde, lorsque la production se rendra à Calcutta. Mais, pour l’instant, au revoir tout le monde !
Dimanche 10
Je pars demain matin pour Bangkok. J’ai passé ma dernière journée à Mirabai, au bureau de Mira. C’est le premier jour de montage ! La monteuse, Allyson Johnson, le prépare depuis le premier jour de tournage, mais c’est la première fois qu’elle montre son travail à Mira. J’arrive à 11h30 et je parle avec Allyson – je l’avais rencontrée l’année dernière à New-York, elle montait alors La Foire aux vanités (Vanity Fair). Le bureau de la production a loué un système AVID et l’a installé à Mirabai, pour que Mira puisse avoir sa propre table de montage sans être trop dérangée par le bureau de la production. C’est la particularité du montage : il ne faut qu’une seule personne. Il faut plein de gens pour tourner, parfois des centaines. Mais, pour le montage, une seule personne suffit.
Mira arrive à midi et nous déjeunons avant de nous mettre au travail. Je me dis que j’ai de la chance d’être assis là à côté d’elle, tandis qu’elle fait le montage. Ce n’est pas mon film, mais je suis sur la production depuis le début et je suis fier et heureux de voir le film monté en séquences. Nous travaillons de 13h à 18h, repassant toutes les scènes qui ont été tournées. Bien que ce soit encore flou, je peux voir le film s’assembler sous mes yeux. C’est la magie du montage. Je demande à Mira ce qu’elle recherche quand elle dirige des acteurs et elle me répond : « L’énergie ! Les acteurs doivent avoir de l’énergie du début à la fin de la scène ».
Comme le premier, ce dernier jour me rappelle que même une réalisatrice expérimentée comme Mira peut faire des erreurs, comme moi. Elle s’énerve parce que certaines séquences ne sont pas assez bonnes et qu’elle n’en a pas pris d’autres. Je pense que tous les réalisateurs du monde ont vécu cela : être assis à la table de montage et se rendre compte qu’on n’a pas assez de prises. C’est rassurant de voir une réalisatrice renommée s’énerver et se plaindre exactement comme moi !
Mira : « Je n’ai pas d’autres prises ? »
Allyson : « Non. »
Mira : « Merde… »
Le soleil se couche sur le dernier jour de mon séjour à New York. Mira et moi partons ensemble et descendons la 6e avenue jusqu’au métro. Elle me dit qu’elle ne prend pas le taxi parce qu’elle essaie de ne pas trop dépenser. Elle a refusé le gros chèque de Harry Potter 5 pour faire ce film qui lui rapporte peu. Peut-être se dit-elle qu’elle a fait une erreur ? Mais elle sourit et me dit : « Tu ne dois faire que ce qui te tient vraiment à cœur ».
Nous nous séparons au métro et je la regarde filer et disparaître dans les escaliers. Puis je rentre chez moi. J’observe, j’écoute et je hume l’atmosphère de New York tout autour de moi. Un jour, peut-être, je reviendrai ici réaliser mon propre film. Ce serait bien...