The Rolex Mentor and Protégé Arts Initiative

Protégé Aditya Assarat

« Il est impossible de faire du cinéma son
métier et sa vie si l’on ne sait pas,
quand il le faut, prendre le temps
d’apprécier le paysage. »

2004/2005

Mardi 22

J’arrive à New York, où j’ai loué un appartement dans l’East Village à Manhattan. J’ai vécu dans ce quartier pendant mes études à l’Université de New York. Depuis, c’est toujours là que je séjourne quand je retourne à New York. J’ai mes repères, je sais où se trouvent les stations de métro, les cafés, les bars, les librairies. Je m’y sens chez moi.

Après m’être installé dans ce qui sera mon chez-moi pour le mois à venir, je prends le métro pour me rendre aux studios de production d’Un nom pour un autre, au croisement de la 35e rue et de la 10e avenue, et j’arrive juste à temps pour assister à la grande réunion de production de 14h. C’est la première et la dernière fois que tous les membres clés de l’équipe se rencontrent avant de commencer le tournage. Les trois principaux créatifs sont là – Mira, la productrice Lydia Pilcher et le directeur de la photographie Frederick Elmes, que je suis ravi de rencontrer car j’admire son travail avec David Lynch (Blue Velvet, Sailor et Lula). Une trentaine de personnes assiste à la réunion. Il s’agit de tous les responsables techniques – lumière, son, costumes, production, transport, comptabilité, repérages, restauration, etc.

Au début de la réunion, tout le monde commence par se présenter. Je suis plutôt mal à l’aise parce que je n’ai aucune fonction officielle et j’espère que personne ne va se moquer de moi. Quand arrive mon tour, je dis la vérité : je suis là pour apprendre aux côtés de Mira et je serai assis à côté d’elle près de l’écran de contrôle pendant qu’elle réalisera le film. Je devrai aussi me familiariser avec tous les autres métiers du cinéma, je poserai des questions et je m’intéresserai à ce que chacun fait. Un des gars dit alors qu’il aimerait être à ma place, parce que c’est moi qui aurai le travail le plus facile sur le plateau. Tout le monde rit.

La réunion de production dure jusqu’à 18h. Michael DeCasper, le 1er assistant à la réalisation, commence à la première page du scénario et passe en revue toutes les scènes pour que tout le monde sache ce qui se passe exactement. Quiconque a des questions à poser peut les poser. Mais, en fait, ils sont tous en pré-production depuis déjà un mois. Cette réunion, c’est juste l’occasion pour eux de faire connaissance les uns avec les autres. Après tout, faire un film, c’est comme partir en guerre pour trois mois. Il est important que tous les membres de l’équipe se connaissent.

Mercredi 23

Je ne me suis pas encore fait au décalage horaire et je me réveille à trois heures du matin. Je lis la version finale du scénario, qui est l'œuvre de la scénariste habituelle de Mira, Sooni Taraporevala. C’est elle qui a écrit la plupart des scénarios de Mira depuis son premier film Salaam Bombay! Je trouve des problèmes un peu partout dans le scénario qui, à mon avis, souffre des faiblesses habituelles des romans traduits pour le cinéma. Il essaie de synthétiser le roman en un film de deux heures, de sorte que, au final, il y a trop de scènes et pas assez de force ni de détails. Mais je me souviens que Salaam Bombay! fut nominé aux Academy Awards en 1988, alors je ne doute pas que Mira et Sooni savent bien mieux que moi en quoi consiste un bon scénario ! C’est peut-être là ma première leçon : se taire et observer. C’est comme cela que l’on apprend !

Je peux comprendre pourquoi Mira a refusé de réaliser Harry Potter 5 pour faire ce film. Il raconte l’histoire d’une famille d’immigrants indiens qui quitte l’Inde pour aller en Amérique. Mira est née en Inde et s’est rendue aux États-Unis pour étudier à l’Université de Harvard. Une fois son diplôme en poche, elle est allée à New York réaliser son rêve : faire des films. Sa vie est presque le miroir de celle du héros du roman. Je pense que, pour elle, c’est une histoire très personnelle. Je respecte le courage qu’elle a eu en refusant un film comme Harry Potter pour se lancer dans ce projet plus modeste. Elle m’a dit que le salaire qu’on lui proposait pour Harry Potter représentait la moitié du budget total d’Un nom pour un autre. Le budget d’Un nom pour un autre est de dix millions de dollars !

Jeudi 24

Officiellement, le tournage ne commence pas avant lundi, mais aujourd’hui, c’est un tournage de pré-production. Ils ont prévu de tourner quelques scènes aujourd’hui parce que la météo annonce de la neige, et Mira veut des rues enneigées pour l’habillage « hivernal » de son film. Et on a de la chance ! Il a neigé toute la nuit et la neige continue de tomber ce matin, tandis que je prends place dans le camion de la production pour un trajet d’une demi-heure vers Yonkers (au nord de New York). Quand nous y arrivons, tout le monde est de mauvaise humeur parce que c’est le premier jour et qu’il fait très froid. Je suis moi-même gelé, je n’ai pas encore l’habitude du climat new-yorkais.

Les scènes que nous tournons ce matin ont essentiellement pour but de planter le décor de la neige. Je rencontre les deux acteurs principaux. Le personnage d’Ashima Ganguli est joué par Tabu. Son mari, Ashoke Ganguli, est joué par Irfan Khan. Tous deux sont de célèbres acteurs de Bollywood (l’industrie cinématographique indienne). Mira a choisi de faire venir des acteurs d’Inde, car ils sont très peu à travailler en Amérique. L’exception est le héros du film, leur fils Gogol Ganguli, interprété par l’étoile montante Kal Penn. Ce jeune acteur indien de 26 ans travaille à Hollywood. Il a incarné le personnage principal de Harold et Kumar chassent le burger (Harold & Kyumar go to White Castle), une comédie que j’ai adorée, l’année dernière. Après Un nom pour un autre, il jouera dans le prochain Superman, où il incarnera le meilleur ami de Superman. Aujourd’hui, il n’est pas sur le plateau.

Après avoir tourné toute la matinée sous la neige à Yonkers, nous nous rendons à Rockaway Beach, à Brooklyn, pour tourner l’après-midi une scène de flash-back. De la neige à la plage en une seule journée ! Dans cette scène, le père Ashoke parle à son fils Gogol, âgé de 4 ans, sur la plage. C’est une scène difficile, parce que 1) il fait très froid, 2) d’énormes vagues viennent s’écraser sur la plage près des acteurs et des techniciens, 3) il y a un petit garçon dans la scène et 4) c’est le premier jour de tournage et l’équipe n’est pas encore impliquée à 100 %. Nous nous dépêchons de finir la scène avant le coucher du soleil à 18h. Ce que je constate aujourd’hui, c’est qu’un tournage, c’est toujours la même chose partout, qu’il s’agisse d’un court métrage en Thaïlande ou d’une grosse production à dix millions de dollars en Amérique.

Le temps est toujours trop court, les gens sont stressés. Mais l’art de la réalisation en soi ne change jamais – c’est toujours un réalisateur qui crée une scène. C’est une constante invariable. Quand j’étais plus jeune, j’étais persuadé que les grands films d’Hollywood étaient différents des miens. Je pensais que les réalisateurs célèbres travaillaient autrement. Mais, aujourd’hui, je suis surpris de voir que Mira travaille exactement comme moi. Comme moi, elle peut se sentir frustrée. Comme moi, elle s’inquiète de voir le soleil se coucher. Comme moi, elle peut même oublier de tourner une prise.

En voyant cela, je prends soudain confiance et je me dis que je suis capable de faire ce qu’elle fait. Tout au long du mois que je vais passer à New York, je vais voir et apprendre plein de choses – mais ce que j’ai appris ce premier jour sera incontestablement la plus importante des leçons.

Vendredi 25

Aujourd’hui, réveil à 8h. Je prends le métro jusqu’à DuArt, le studio de cinéma situé dans la 48e rue. Nous regardons les rushes de la veille. Je prends place dans la salle de projection avec Mira, Lydia la productrice, Fred le directeur de la photo et Stephanie, la conceptrice de production. Les prises que nous avons tournées la veille ont été traitées avec un procédé sans blanchiment (bleach bypass), qui accentue les contrastes. Le résultat est très bien et donne au film un aspect urbain au réalisme cru. L’équipe est contente et les acteurs sont bons. C’est le plus important car quand le public regarde un film, c’est ce qu’il voit.

Le simple fait de regarder les rushes dans la salle de projection me remplit de bonheur. En Thaïlande, quand on tourne un film, on ne peut jamais le voir en salle de projection. On ne voit les rushes que sur vidéo. C’est bien mieux ici, on voit exactement ce que le public va voir.

Lundi 28

Premier jour de tournage !

En tournant à New York, j’ai appris que les camions de l’équipe ne partaient pas des studios de production. Ils s’arrêtent à différents carrefours de la ville et c’est à l’équipe de se trouver là où il faut au bon moment pour embarquer dans le camion. Aujourd’hui, nous tournons de nouveau à Yonkers. Le camion passe à l’angle de la 96e rue et de Broadway à 6h20. Lorsque je sors du métro et cours vers le camion, il fait encore nuit noire et le froid est glacial. Il n’y a personne dans la rue, à l’exception des quelques fous qui choisissent de passer leur vie à faire des films.

Aujourd’hui, c’est le premier jour de tournage officiel et Mira procède à une cérémonie de bénédiction à l’indienne (buang-suang). Nous faisons un peu la même chose en Thaïlande : donner la bénédiction et souhaiter bonne chance à la production. Elle mélange une pâte rouge à du riz et fait le tour de la pièce en marquant du doigt un point rouge sur le front de chaque membre de l’équipe. Lorsqu’elle arrive à moi, elle me dessine un point sur le front et, comme je suis son protégé, j’ai l’honneur de lui dessiner à elle un point rouge sur le front. (Si le tournage se passe mal, j’espère qu’elle ne m’en blâmera pas !)

Et maintenant, le film commence !

Comme jeudi dernier, nous tournons dans un petit appartement et nous n’avons guère de place pour bouger. Tout au long de la journée, je reste assis à côté de Mira, près de l’écran de contrôle, pour observer son travail. Autour de nous, une soixantaine de personnes vont et viennent, travaillant comme des fous. Entre deux prises, elle se tourne vers moi et me parle. Parfois, je lui pose des questions, mais d’autres fois, elle cherche juste à bavarder avec quelqu’un pour relâcher un peu la pression. Quand elle est très occupée et stressée, je m’éloigne pour discuter avec les autres membres de l’équipe, de façon à lui laisser un peu d’air. Il y a toujours trois personnes assises devant l’écran de contrôle – Mira, moi et la femme qui supervise le scénario. C’est une adorable Sud-Africaine du nom de Robyn, qui a déjà travaillé à de nombreuses reprises avec Mira. Les scènes du film étant tournées dans le désordre, c’est au superviseur de vérifier la continuité de chaque prise. Le superviseur de scénario représente le chef monteur sur le plateau. Il s’assure que le réalisateur ne tournera rien qui soit difficile à monter par la suite. Il contrôle tout : les accessoires, les costumes, les mouvements des acteurs et même les dialogues. C’est un poste extrêmement important, c’est pourquoi Robyn est toujours assise à côté de Mira.

Nous remballons le matériel à 20h30. La journée a été dure, froide et pluvieuse. Nous avons dépassé les horaires et Mira n’a pas terminé toutes ses prises. Je rentre chez moi à 23h passées et je m’effondre dans mon lit.

Mardi 29

Aujourd’hui, j’ai passé beaucoup de temps à parler avec l’ingénieur du son, Ed Novick. Il fait ce métier depuis vingt-cinq ans et a travaillé sur des centaines de projets, pour le cinéma comme pour la télévision. Quand j’étais encore étudiant à l’école de cinéma, j’ai moi-même été chargé du son pour plusieurs projets, je suis donc ravi de pouvoir en apprendre plus d’un professionnel. En Thaïlande, quand on fait un film, on pose simplement le micro au bout d’une perche et on balaye la pièce avec celle-ci pour capter chaque son. Mais Ed a bien plus d’expérience. Il alterne entre la perche et le micro sans fil, et utilise souvent les deux. Il lui arrive même d’utiliser deux perches. Je suis surpris de voir à quel point son travail est créatif. Il doit connaître le scénario d’un point de vue créatif afin de pouvoir faire son travail à 100 %. Quand il opte pour une perche ou un sans-fil, ce n’est pas parce que l’un ou l’autre rend mieux, c’est parce que tel micro est plus juste au niveau du « ressenti ».

Ed travaille avec deux autres personnes : une perchiste et un assistant. Il enregistre le son, la perchiste tient le micro et l’assistant gère les câbles et connecte les micros sans fil. C’est tout ! Tout le côté son est géré par seulement trois personnes. Ed a enregistré le son de Spiderman, un film à 100 millions de dollars, avec une équipe de trois personnes ! Comme il le dit : « Mes frais sont toujours fixes. »

Sur le plateau, Mira est déçue par Irfan, l’acteur principal qui joue le rôle d’Ashoke. Elle me dit qu’un réalisateur doit s’habituer au rythme et au style de chaque acteur, parce que chacun est différent. Elle trouve que Tabu est plus flexible – elle peut changer à chaque prise pour répondre aux demandes du réalisateur. Irfan a besoin de plus de temps pour se préparer. Il faut lui dire exactement ce qu’on attend de lui et il ne peut donner que cela – il ne sait pas improviser. Le tournage se termine à 21 h et cette fois encore Mira n’a pas le temps de tourner la dernière scène, une scène d’amour. Après en avoir discuté, Mira, Lydia, la productrice, et Michael, le premier régisseur, décident de ne pas faire d’heures supplémentaires et de repousser le tournage de la scène d’amour dans une salle d’enregistrement à plus tard dans le mois. Des décisions difficiles à prendre.

Mercredi 30

Aujourd’hui, nous tournons dans un petit appartement d’Oyster Bay, à Long Island, et Mira est malade et de mauvaise humeur. C’est le premier jour de tournage pour l’acteur Kal Penn. L’appartement est si petit que tout le monde doit se tenir dans le vestibule. Comme on ne peut pas voir grand-chose, je décide de partir plus tôt. Rolex a fait venir un photographe de Suisse pour prendre des photos de moi et Mira, et je dois aller dîner avec lui. Le camion me ramène dans le Queens, d’où je prends le métro pour aller à Manhattan. Je commence à me sentir à nouveau new-yorkais.

Jeudi 31

Aujourd’hui, c’est une journée excitante. Nous tournons au Goldwater Hospital, à Roosevelt Island, une petite île de l’East River à Manhattan. Le cadre est magnifique. C’est un grand et vieil hôpital, avec de longs couloirs lugubres – l’endroit parfait pour un film d’horreur coréen. En fait, ce lieu a déjà été utilisé dans de nombreux films américains, notamment dans L’Échelle de Jacob. Il fait plus chaud aujourd’hui et il semble que Mira travaille plus vite, que son humeur est meilleure. Pour la première fois, nous tournons des scènes avec plus de deux acteurs.

C’est très intéressant pour moi de voir une grande scène avec des figurants à l’arrière-plan. Je suis surpris de constater que Mira n’adresse jamais la parole aux figurants. Elle se concentre uniquement sur ses acteurs principaux à l’avant-plan. Les figurants sont tous dirigés par le second assistant-réalisateur, qui est chargé de comprendre la scène et de chorégraphier l’action à l’arrière-plan. C’est très important. On a beau ne pas toujours remarquer les figurants à l’arrière-plan, un film peut être gâché s’ils sont mal dirigés. Pour mes films, je parle avec tous les acteurs d’une scène. Mais, dans un film de l’envergure d’Un nom pour un autre, le réalisateur n’a tout simplement pas le temps. Mira doit faire confiance aux membres de son équipe, partir du principe qu’ils comprennent l’histoire et qu’ils font de leur mieux. Elle n’a pas le temps de tout faire par elle-même.

Un film n’est pas fait par une seule personne. Il faut faire confiance à son équipe.

J’ai découvert que, pour un grand film, le travail de chacun devient plus spécifique. Par exemple, en Thaïlande, nous avons le concepteur de la production, qui est entouré de plusieurs assistants. Mais, ici, il n’y a pas d’assistants. Chacun a un travail et un poste bien spécifiques. Aujourd’hui, j’ai découvert la décoratrice.

C’est une femme merveilleuse du nom de Jessie Walker. Son travail consiste à « vieillir » le décor. Comme beaucoup de scènes du film se déroulent en 1977, elle doit s’assurer que tous les accessoires et décors évoquent cette époque. Elle peint les décors et les accessoires pour leur enlever un peu de lustre et leur donner un aspect vieilli. Et voilà ! C’est son boulot ! Dans un grand film, même ce travail particulier a besoin d’un professionnel expérimenté. Elle est décoratrice depuis près de vingt ans !

La dernière scène de la nuit est très intéressante. Ashoke téléphone à sa femme depuis l’hôpital. La production a installé une fausse cabine téléphonique dans le hall de l’hôpital. La décoratrice intervient pour la « vieillir ». Le maquilleur fait en sorte qu’Irfan Khan paraisse 55 ans (il n’est en fait âgé que d’une trentaine d’années). Et l’ingénieur du son installe un système pour que, lorsqu’Irfan est au téléphone, il puisse vraiment entendre la voix de sa femme. Tabu avait préalablement enregistré ses répliques dans un échantillonneur et Ed le branche sur le téléphone pendant qu’Irfan joue sa scène. Ainsi, il a vraiment l’impression de parler à sa femme et ça l’aide à jouer. Enfin, le second assistant-réalisateur dirige les figurants qui marchent à l’arrière-plan. Dans un film, tout est simulé !

Nous remballons à midi et demi.