Le projet
Réaliser un film est souvent si complexe qu’il reste peu de place pour les moments de détente. Pourtant, un samedi à Lima, par une douce soirée, c’est dans un concert de joyeux « Si ! », « Bueno ! » et « Ça marche ! » que les décorateurs et techniciens de l’équipe de Josué Méndez travaillent à leur prochain film autour d’une table couverte de livres sur leurs idoles, du peintre Edward Hopper au réalisateur Bernardo Bertolucci. Vêtu d’un T-shirt, d'un short et de sandales (tenue de mise à Lima), Méndez exhibe soudain avec cérémonie un viseur de champ, accessoire classique pour la plupart des réalisateurs mais article de luxe pour un Péruvien au maigre budget. Il l’extrait lentement de son étui en cuir sous les sifflets admiratifs de l’équipe.
Bel enthousiasme de jeunes gens qui n’ont pas grand-chose à perdre. C’est comme si le monde les mettait au défi de réaliser Dioses, comédie satirique sur la caste très fermée des riches du Pérou.
Au Pérou, le milieu du cinéma est si restreint que personne ou presque n’y travaille à temps plein. Denisse Dibos, l’un des fascinants premiers rôles féminins de Dioses, est une actrice populaire de feuilletons télévisés et monte des reprises de Jesus Christ Superstar au théâtre pour arrondir ses fins de mois. La charmante productrice de Méndez, Enid « Pinky » Campos, une femme pleine de ressources, a voyagé de l’Inde à la Bulgarie, invitée par de nombreux festivals de cinéma... mais vit toujours chez sa mère pour des raisons financières. Juste avant le début du tournage de Dioses, une «fiesta» avec vente de bière a permis de récolter 1 400 dollars.
En repérage dans un quartier huppé et barricadé entre désert aride et mer d’azur, ils ont vu une maison où des domestiques indiens portaient des uniformes conçus pour se fondre dans le papier peint. Dans un univers aussi stratifié, la décoration d’intérieur des uns devient objet de critique sociale pour les autres. « Mais ça, ils n’en savent rien ! », glisse Méndez, une étincelle dans l’œil.
Même les déplacements les plus simples, au Pérou, sont soumis à des restrictions imposées par des années de terrorisme. Lima est devenue une ville de grilles, de gardes et de ralentisseurs. Dans le quartier pittoresque de Miraflores où vit Méndez, les voitures sont garées derrière des barreaux verrouillés. Lors d’un repérage, le jeune réalisateur n’a été admis dans un complexe résidentiel chic de la plage qu’escorté d’un homme à bicyclette qui le suivait à moins de cinq mètres.
C’est dans cet univers étrange qu’a débarqué Stephen Frears au début de la relation de mentorat. Méndez ayant déjà bien avancé dans la conception de Dioses, Frears était certain de pouvoir être utile : « C’était important que Josué soit en train de faire un film. Tout ce qu’on peut faire, c’est tourner des films et on apprend peu à peu. Pour moi, il a fallu longtemps. On s’entoure de gens compétents et on les écoute. Je ne saurais pas éclairer une scène, par exemple, mais je peux l’orchestrer, et je peux m’occuper du côté humain. Quand tout va bien. »