The Rolex Mentor and Protégé Arts Initiative

Protégé Antonio García Ángel

« Automatiquement, montrer son travail à un maître vous rend meilleur, plus fort – cela vous aide à mieux faire les choses et vous force à donner davantage de vous-même. »

2004/2005

Mario Vargas Llosa et Antonio García Ángel ont tous deux participé à la conférence de presse organisée à Madrid le 12 mars 2007 pour le lancement en Espagne de Recursos Humanos.

« En réalité, mon travail aux côtés d’Antonio a surtout consisté à être un lecteur privilégié. »

Témoignage de Mario Vargas Llosa

12 mars 2007

À propos de son expérience de mentor

Je devrais peut-être commencer par vous parler un peu de la façon dont j’ai vécu cette expérience. Une expérience totalement inédite pour moi, malgré mon passé de professeur, d’enseignant en littérature et même d’animateur d’ateliers d’écriture créative. Cette expérience a été très différente de tout ce que j’avais connu jusqu’alors, car elle impliquait une relation beaucoup plus personnelle : durant toute une année, j’ai assisté à la naissance d’un roman, et ce dès sa conception. Cela fait des années que j’écris des romans, mais je n’ai pas la même perspective sur ce que je fais que lorsque j’ai assisté Antonio dans son travail, depuis la toute première idée qui l’a amené à raconter cette histoire. Cette expérience a été réellement fascinante et très différente de celle que je vis lorsque j’écris mes romans. La méthode de travail diffère souvent d’un écrivain à un autre. Elle dépend de leur personnalité, de leur idiosyncrasie, de leur psychologie, de leurs obsessions et des objectifs qu’ils se fixent. Dans le cas d’Antonio, sa manière de construire une histoire est vraiment très éloignée de celle que j’emploie lorsque j’écris un roman. C’est pour cela que cette expérience a été vraiment passionnante.

Lorsque nous avons commencé à travailler, il avait pour ce roman qui n’avait pas encore de titre une idée que j’ai trouvée particulièrement drôle : dans une entreprise moderne de Bogota, qui pourrait être une autre grande ville, à la suite de l’un de ces processus de restructuration aujourd’hui si fréquents, un des employés ne figure plus dans l’organigramme. Il ne disparaît pas, mais il est sur la touche, comme oublié, exilé du système de fonctionnement de l’entreprise à deux détails près, puisqu’il conserve un bureau et son salaire. Mais il n’a plus rien à faire et il en arrive à vivre comme dans une bulle, au sein même de son entreprise.

L’idée ne pouvait pas être plus amusante ni intéressante. J’étais très curieux de voir comment il allait la développer, de savoir ce qui allait arriver à cet individu qui, peu à peu, allait vivre une existence toujours plus solitaire, presque clandestine, dans le monde d’une grande entreprise moderne.

L’accompagnement de l’évolution du roman

Antonio a commencé à travailler avec cette idée. Ce qui s’est révélé le plus intéressant pour moi a été de voir comment, sans qu’il le veuille et presque sans qu’il s’en rende compte, cette idée originale a évolué pour donner naissance à une idée nouvelle. L’un des personnages secondaires de l’histoire a peu à peu pris davantage d’épaisseur et, à mesure que l’histoire progressait, ce personnage s’imposait à lui et évinçait le protagoniste. Épisode après épisode, chapitre après chapitre, le processus s’accentuait jusqu’à ce que, à un moment donné, le projet soit devenu quelque chose de très différent de ce qui avait été imaginé au départ. L’idée de l’employé mis de côté mais toujours présent et d’une certaine manière membre de l’entreprise n’a pas totalement disparu, mais un autre personnage est passé au premier plan et a progressivement pris les rênes de l’histoire.

Tout ce processus m’a véritablement fasciné, d’autant plus que je ne suis intervenu à aucun moment, si ce n’est pour faire part de mes commentaires de lecteur. En réalité, mon travail aux côtés d’Antonio m’a surtout permis d’être un lecteur privilégié. Je n’ai pas lu son manuscrit, mais ses brouillons, et je les ai commentés de manière à lui être utile, s’il considérait que mes observations pouvaient contribuer à ce qu’il voulait dire et faire de son roman. Dans la plupart des cas, il n’a pas tenu compte de mes suggestions et il a bien fait. Il n’a suivi qu’un seul de mes conseils, dans l’unique domaine où je pense lui avoir été utile en réussissant à le convaincre qu’écrire est un travail. L’écriture est une inspiration, certes, et il est évident qu’une personne sans une certaine touche de fantaisie, sans une certaine richesse imaginative aura bien du mal à écrire un roman. Mais si tout cela ne s’appuie pas sur une discipline, un effort, une persévérance et même une certaine forme d’obstination, l’échec est souvent au rendez-vous. Je crois qu’à ce niveau, heureusement, j’ai apporté mon aide à Antonio, en le persuadant que la discipline est un élément indispensable de la création.

Le résultat

Je suis très heureux du résultat. Le roman est magnifique. C’est un roman d’humour, et vous savez que l’humour est un ingrédient rare dans la littérature de langue espagnole. Moi-même, je l’avoue, je faisais partie de ceux qui pensaient que l’humour était incompatible avec la littérature digne de ce nom. Mais c’est faux et Ressources humaines en est le meilleur exemple. Il y a beaucoup d’humour dans ce roman. Il est impossible de ne pas sourire, voire éclater de rire pratiquement à chaque page. Mais c’est en même temps un roman extrêmement sérieux et souvent extrêmement triste, car il décrit un aspect assez navrant et pitoyable de la nature humaine. Pourtant, même dans ces passages, la veine enjouée d’Antonio surgit aussi naturellement que l’air que l’on expire.

La structure et l’organisation du roman sont aussi apparues à mesure qu’Antonio travaillait d’une façon que je qualifierais d’intuitive, plutôt que de rationnelle ou ordonnée. Cela fait partie des choses qui m’ont fasciné, car je fonctionne différemment. En général, je planifie de manière assez consciente la trame de mes histoires, mais ce n’est pas le cas d’Antonio. Chez lui, ce sont ses nouvelles idées qui lui ont, au fur et à mesure, suggéré comment les coucher sur le papier et à quels endroits les intégrer dans le plan global de l’histoire.

Non seulement le roman est amusant et intéressant, il est en outre très bien construit. Sa structure est créative, originale, et donne l’impression d’avoir été minutieusement élaborée. Et pourtant, ce n’est pas le cas — je peux en témoigner puisque j’ai suivi pas à pas sa mise au point.

À propos du Programme

Cette expérience a été très intéressante et je trouve ce programme extraordinaire. Lorsque j’étais un jeune auteur débutant, j’aurais vraiment aimé pouvoir travailler avec un écrivain renommé, cultivé, expérimenté. Je pense que c’est la même chose pour un musicien, une danseuse ou un cinéaste. Ce programme est vraiment fantastique et, pour moi, ce fut une expérience très instructive. D’ailleurs, je crois que c’est ce qui s’est produit pour de nombreux autres duos mentor-protégé : le mentor estime souvent avoir appris autant ou même davantage que son protégé.