Sur le métier d'écrivain
Extraits de Lettres à un jeune romancier, qui condense une vie d'écriture, de lecture et de réflexion.
Revenons à nos moutons. Vous avez senti dans votre for intérieur cette prédisposition, fait acte de volonté et décidé de vous consacrer à la littérature. Et maintenant ?
La vocation littéraire n’est pas un passe-temps, un sport, un jeu raffiné pratiqué dans le temps libre. C’est une occupation spécifique et exclusive, une priorité absolue, une servitude librement consentie qui fait de ses (heureuses) victimes des esclaves… la littérature devient une activité permanente, une occupation de l’existence, débordant des heures que l’on consacre à écrire et contaminant toutes les autres activités ; car la vocation littéraire se nourrit de la vie de l’écrivain, ni plus ni moins que le long ver solitaire des corps qu’il envahit.
L’origine des récits
Le romancier ne choisit pas ses sujets, il est choisi par eux. Il écrit sur certaines choses parce qu’elles lui sont arrivées. Dans le choix du thème, la liberté d’un écrivain est relative, voire inexistante… Le romancier récupère sa propre expérience pour en faire le matériau de base de ses récits.
Masquant la réalité
Ecrire des romans serait faire comme l’effeuilleuse qui, devant un public, se dépouille de ses vêtements pour montrer son corps. Le romancier exécuterait l’opération en sens contraire. Élaborant son roman, il habillerait et dissimulerait sous d’épais vêtements multicolores surgis de son imagination cette nudité primordiale du spectacle.
Le grand style
C’est le grand triomphe du talent d’un romancier : l’exploit de l’invisibilité, cette capacité à doter un récit de couleur, de drame, de subtilité, de beauté et de pouvoir de suggestion. À tel point qu’aucun lecteur ne remarque que l’histoire existe. Sous le charme de son habileté, il sent qu’il n’est pas en train de lire, mais de vivre une fiction qui, l’espace d’un instant et en ce qui le concerne, remplace la réalité.
Le pouvoir de persuasion
Le pouvoir de persuasion d’un roman est d’autant plus grand qu’il semble indépendant et souverain, quand nous avons l’impression que tout ce qui s’y passe arrive en fonction de mécanismes internes de cette fiction et non sous l’exigence arbitraire d’une volonté extérieure. Quand un roman nous donne cette impression d’autosuffisance, d’émancipation de la réalité réelle, contenant en lui-même tout ce qu’il faut pour exister, il atteint alors sa plus grande capacité persuasive. Il peut séduire ses lecteurs et leur faire croire ce qu’il leur dit ; les bons, les grands romans n’ont pas l’air de nous raconter une histoire, ils nous la font vivre et partager, si fort est leur pouvoir de persuasion.
Façonner votre histoire
La partie écrite de tout roman est seulement une section ou un fragment de l’histoire racontée : celle-ci, développée dans son intégralité... embrasse une matière infiniment plus ample que celle explicitée dans le texte et qu’aucun romancier, pas même le plus prolixe et torrentiel, ne serait en mesure de déployer.
Oublier l’originalité
Disons que l’histoire complète d’un roman (faite d’éléments consignés et omis) est un cube. Et que chaque roman particulier, une fois éliminés les éléments superflus et ceux délibérément omis pour obtenir un effet déterminé, dégagé de ce cube, adopte une forme déterminée : cet objet, cette sculpture reflètent l’originalité du romancier.
En guise de post-scriptum
Quelques lignes seulement, pour vous répéter, en manière d’adieu, quelque chose que je vous ai dit déjà tant de fois au cours de cette correspondance où, éperonné par vos stimulantes missives, j’ai tenté de décrire quelques procédés utilisés par les bons romanciers pour doter leurs fictions de ce charme qui nous fait succomber, nous lecteurs. Et c’est que la technique, la forme, le discours, le texte, ou comme vous voudrez l’appeler ─ les cuistres ont inventé de nombreuses dénominations pour quelque chose d’aisément identifiable par tout lecteur ─, constitue un tout inaltérable où séparer sujet, style, ordre, points de vue, etc., serait disséquer un corps vivant. Le résultat est toujours, même dans les meilleurs cas, une forme d’homicide. Et un cadavre est une pâle et trompeuse réminiscence de l’être vivant, en mouvement et en pleine créativité, non gagné par la rigidité et sans défense devant l’invasion des vers.
Mario Vargas Llosa
Lima, le 10 mai 1997