Rencontres
Un mentor à l’œuvre
« Je ne suis pas un mentor bavard », affirme Toni Morrison, qui, promotion après promotion, fait office de mentor pour les jeunes étudiants de Princeton. « Je suis un mentor qui travaille. Je ne peux pas parler de tout et de rien. Il me faut de la matière. Ce n’est pas comme travailler avec un danseur qui vient voir son professeur chaque jour et à qui l’on peut dire : "Tends la jambe". »
Annoter le manuscrit
« J’ai quitté le monde de l’édition en 1983. De nos jours, il ne reste plus guère de véritables éditeurs. Tout est dans le titre, rien à voir avec le travail du texte. Julia n’avait jamais été soumise au travail éditorial jusqu’à présent, ce qui montre bien son talent. Maintenant, quand elle m’envoie ses textes, je les annote. Nous en parlons, nous réfléchissons à ce qu’il faudrait supprimer ou réintroduire. La première fois que l’on travaille ainsi avec quelqu’un, c’est délicat. Comment faire ? L’auteur ne va-t-il pas se vexer en voyant son manuscrit couvert d’annotations ? »
Apprendre à réécrire
« Julia a tout compris du premier coup. Elle sait qu’elle doit maintenant aller plus loin. Nous examinons tout de A à Z, jusqu’à la moindre virgule. Nous discutons des informations à révéler, de celles à garder pour plus tard. De ce que doit donner un dialogue, et de tout ce genre de choses. On a souvent ce sentiment que l’on peut bien faire dès la première fois. Mais plus on écrit, plus on prend conscience que l’on peut réécrire. Finalement, le tout est de laisser la voie libre à l’inévitable. »
Un accouchement dans la douleur
“« Je trouve très excitant d’accoucher d’une page , explique Toni Morrison, mais je crains que ce ne soit frustrant pour Julia. Ce type d’accouchement est douloureux. Je suis une sage-femme, j’observe. Tout se déroule à merveille pour moi, c’est elle qui fait le travail. Elle peut préférer accoucher naturellement ou demander une péridurale pour soulager la douleur. Elle peut aussi souhaiter un bain chaud. Et moi de m’enquérir : "Tu es sûre ? Tu es sûre ?" Elle essaie de prévoir les choses mais, quoi qu’il advienne, la naissance est inévitable. On ne peut pas remettre le bébé dans le ventre. C’est précisément cet endroit-là qui m’intéresse ! »
Laisser faire
« Puis vient le moment où les choses sortent – elles sont là, je ne peux plus rien y changer. À ce stade, c’est à elle seule d’agir. Personne ne peut écrire un livre à votre place. Nous ne sommes que des sages-femmes, le bébé n’est pas le nôtre. Les relations avec un mentor sont des plus fructueuses lorsque le mentor a conscience que vous n’avez pas le contrôle. Il faut juste être présent, puis passer la main. Craquer l’allumette, allumer le feu. Et le laisser brûler. »