Anne Teresa De Keersmaeker

Mentor Danse 2006/2007

Finalement, Anani et vous avez réussi à trouver un langage commun…

Cela a pris du temps mais on y est arrivé ! C’était un défi pour moi, d’emblée, car son approche du rapport musique/danse est très différente de nos méthodes. Chez moi, c’est plus analytique, tout passe par des partitions ; chez lui, tout relève du pur instinct. Mais Anani a une grande soif d’apprendre. La soirée Steve Reich a été décisive à cause du manque de temps et de la pression ; pour le guider, il me fallait ouvrir d’autres portes.

Qualifieriez-vous sa manière d’« africaine » ?

Ce serait réducteur. Son point de repère, c’est l’intuition. Je le bloquais. Or, je n’avais pas envie de lui imposer quoi que ce soit. Il fallait trouver un équilibre entre ma conception de l’espace et son propre souffle.

Avez-vous appris des choses de lui ?

Certainement. Et, en tout premier lieu, à réexaminer ce que je croyais être une évidence. C’est un garçon d’une grande générosité ; il ne craint pas de se rendre sur des terres inconnues et ne mesure pas vraiment les dangers, ce qui lui donne une grande liberté. Et comme c’est un obstiné, il tente.

Mais quelle fut votre méthode pour le faire progresser ?

D’abord, serrer les choses avec beaucoup de rigueur, le faire travailler à l’intérieur de ce schéma, puis le lâcher afin que lui-même se lâche et laisse son instinct l’emporter.

Ses dons vous paraissent-ils évidents ?

Évidents. Mais il se situe dans un registre très précis en raison de son passé. Pour pouvoir l’aider, j’ai essayé de m’y adapter. Sa danse entretient un rapport fort avec l’architecture et la terre. Il danse très bas et accroupi, profondément ancré dans ses racines. Sa danse est toujours porteuse d’histoire, car elle raconte toujours des histoires. Une forme en découle, que le mouvement amène, transporté par son énergie. Il est plutôt intuitif. Tout le contraire de moi !

Vous dites souvent « troublant » lorsque vous parlez de votre travail avec lui…

Parce que ça l’est ! Il m’oblige à me poser des questions sur ce que l’on peut globaliser et partager quand on associe la danse, la musique et l’identité. Qu’est-ce qui domine ? Voilà un problème.

On n’imagine pas que deux personnalités aussi dissemblables n’aient pas eu de conflit…

Je me suis vite senti une responsabilité vis-à-vis de lui. Or, il a les défauts de ses qualités : il faut qu’il travaille une certaine rigueur, un certain réalisme.

Quel fut votre meilleur souvenir ?

Quand j’étais seule avec lui. Quand il n’est pas là avec nous, comme tout à l’heure aux répétitions, il me manque. Il lui faut davantage de notre technique pour intégrer la compagnie. Mais c’est un garçon têtu. Il arrivera. Quand cette expérience de mentorat sera achevée, j’espère que nous continuerons à nous voir et à danser ensemble.