Des affinités précoces

« J’ai travaillé dans des domaines que Selina n’a pas encore explorés », expliquait-elle longtemps après la fin de l’expérience Grendel. « Je pouvais donc lui montrer les écueils et les tribulations, les joies et les peines qui accompagnent la genèse d’un projet aussi gigantesque. » Pour Selina Cartmell, voir son mentor à l’œuvre sur Across the Universe fut non moins précieux, d’autant que Julie Taymor n’en doutait pas : Selina ferait du cinéma un jour.

Ce jour n’a pas tardé, puisque Selina Cartmell collabore déjà avec Christopher Doyle, cinéaste originaire d’Australie recherché par les plus grands réalisateurs, de Hollywood à Hongkong. Ils se sont attelés à un court métrage basé sur Here Lies, spectacle de Cartmell. Un nouvel opéra est aussi sur le métier. Mais entre-temps on a vu naître Sweeney Todd, une œuvre que les compagnies d’opéra s’approprient souvent alors même qu’elle continue d’être représentée sous forme de comédie musicale.

Si mentor et protégée ont de multiples affinités, chacune a sa personnalité. « J’ai essayé de dégager des points communs », expliquait-elle vers la fin de l’année de mentorat. « C’est vrai que nous sommes très différentes, Julie et moi. Mais je crois que nous essayons de dire des choses similaires sur le monde, chacune à notre manière ». L’une et l’autre, par exemple, considèrent la joie et la peine comme des vagues d’un même océan.

Leur rencontre grâce au Programme Rolex paraît presque providentielle. Toutes deux aiment avancer en terrain inconnu, et toutes deux ont été inspirées très tôt par l’Orient. Julie Taymor s’était tournée vers les traditions anciennes du théâtre rituel épique et des marionnettes en Indonésie et au Japon dès la fin de ses études secondaires. Pour Selina Cartmell, la révélation s’est produite dans une minuscule chambre louée à Hongkong, lorsqu’une amie lui a montré des danses apprises à Bali.

« J’ai su immédiatement qu’il y avait là quelque chose que je devais apprendre », explique Selina. « J’ai demandé à mon amie comment trouver son maître. Elle m’a dit d’aller dans un certain village à Bali et de danser pour lui. "S’il pense pouvoir te prendre pour élève, il te permettra de rester". » Selina suivit le conseil et fut accueillie comme un membre de la famille. Elle resta sur place trois mois, qui allaient changer le cours de son existence.

À son retour à Dublin pour ses études au Trinity College, un livre l’attendait dans une librairie : Playing with Fire, ouvrage richement illustré de Julie Taymor qui retrace l’histoire de tous ses spectacles.

« Je me rappelle encore l’étagère sur laquelle se trouvait le livre, la manière dont il était exposé », dit Selina Cartmell. « Lorsque je l’ai pris dans mes mains, j’ai immédiatement senti que l’œuvre de cette femme me marquerait. Elle est sans concessions, elle encourage à aller toujours plus loin, à ne jamais renoncer, et montre que si l’on veut vraiment réaliser quelque chose, on y arrive. Pas besoin d’étiquettes. On peut associer des univers différents. »

Extrait d'un article rédigé par Matthew Gurewitsch pour Mentor & Protégé, un magazine consacré au cycle 2006/2007 du Programme Rolex de mentorat artistique.