Une incertitude partagée

Voici dix ans que l’adaptation du Roi Lion réalisée par Julie Taymor pour Disney fait sensation dans le monde. « Je suis une conteuse », explique la metteuse en scène. Il y a bien des moyens de conter des histoires, et de fait Julie Taymor a une palette très étendue, depuis le théâtre de marionnettes qu’elle a pratiqué avec brio au début de sa carrière jusqu’à l’opéra et au cinéma. Elle mêle les techniques avec une grande liberté ; son talent et son aptitude à captiver le public sont sans pareils.

Au début du troisième cycle du Programme Rolex de mentorat artistique, elle allait s’attaquer à la phase finale d’un immense projet cher à son cœur et qui l’occupait depuis des décennies : Grendel, un nouvel opéra créé avec le compositeur Elliot Goldenthal. Grâce à une commande conjointe de l’Opéra de Los Angeles et du Lincoln Center Festival de New York, la partition était enfin achevée. L’œuvre, d’une ampleur wagnérienne, émaillée de périples et de batailles homériques, allait faire appel à toutes les capacités d’invention théâtrale de la metteuse en scène.

Julie Taymor ne se laisse pas facilement démonter. Largement autodidacte, elle est passée au fil de sa carrière des créations les plus intimes aux spectacles les plus élaborés. Pourtant, Grendel lui a causé quelques frayeurs. « Cela pourrait tourner à la catastrophe », avouait-elle à Selina Cartmell, sa protégée, en l’invitant à voir le spectacle prendre forme pour le meilleur et pour le pire.

Selina Cartmell, et elle seule, a pu suivre les coulisses de l’aventure durant de nombreuses semaines.
« Selina a été surprise par mes difficultés », expliquait Julie Taymor vers la fin de l’année de mentorat.
« Je ne lui ai pas caché mes doutes et mes craintes, parce que je suis suffisamment sûre de moi. » Parallèlement à Grendel, elle montait son film Across the Universe, construit autour de chansons des Beatles, et Selina a pu aussi suivre de près ce travail.

Observer ainsi son mentor dans ses diverses activités fut une révélation pour Selina Cartmell. « Les metteurs en scène sont très seuls », dit-elle en évoquant cette expérience. « Ils en savent moins sur le travail de leurs collègues que sur leur vie privée. Même un assistant, finalement, ne sait rien. On est trop occupé à agir, à aider. Observer, c’est autre chose. Julie travaillait à un tout autre niveau que moi — Grendel était un projet gigantesque et coûteux —, mais ses incertitudes étaient les mêmes. Et il est très réconfortant de savoir qu’en ce moment même, quelque part, Julie passe par les mêmes épreuves que moi. »