Edem, Portfolio

Edem

Portfolio

Excerpts from Port-Melo

March 2006 - Edem, 2006-2007 Literature Protégé

As part of the Rolex Arts Initiative selection process, potential protégés are invited to submit samples of their work, which show the range of their skills and talent.

Published by Continents noirs — Gallimard, 2006. Available in French only.

Excerpt 1

Manuel, depuis sa folie récoltée dans les nuits noires et hantées de Saint-Domingue dit que la lagune charrie un corps, un homme, une femme, un enfant. Il se pointe sur la berge aux premières heures de l’après-midi et annonce en ricanant de ses dents jaunies par le tabac qu’on aurait bien un nouveau cadavre couché dans le lit calme et violent de la lagune. Un corps est passé vers seize heures, on aurait dit une femme à en juger par les tresses et la lourdeur des hanches parmi les nénuphars… Manuel a rigolé et a pointé l’événement sur son carnet. Le fameux carnet avec les noms de morts. J’ai dit, Manuel, tu vas te faire rayer… Pointé, le nombre. Il rigole, Manuel et dit qu’il vendrait bien le carnet au type de la BBC qui promène tout le temps sa gueule, ses pas au marché… La gueule et le crayon du bonhomme de la BBC dans les couloirs du Port. Il fait un papier sur le marché, il gare tous les matins sa moto sous l’arbre devant la baraque de Mère Cori. Il gare sa Suzuki poussive et bruyante et les gamins de la borne fontaine s'empressent de récupérer les pneus, les ampoules et de pomper le réservoir. Tous les jours, il se fait pomper. Son papier portera sur un pays pompeur de miettes et de restes… (p. 21-22)

Excerpt 2
Les cireurs du marché ont investi l’espace. Des orphelins pour la plupart. Les yeux éteints disent la mort du père. Les enfants traversent l’espace poussiéreux, le Marché de la Gare couleur terre quand les jeunes filles à corvée balaient entre les hangars. Les filles orphelines. Les yeux vides disent la mort de la mère, le geste las évoque la fatigue des nuits sans sommeil sur la couchette d’un client à trois sous, les seins flasques, la peau rêche disent la mort de l’enfance… Le balai de palme fouille le sol, il traque les restes du marché de la veille, un mégot, des boîtes de conserve vides, des miettes de pain rassis… Les filles tournent autour des piquets de bois plantés dans la terre et sur lesquels est posée la tôle ondulée, abri précaire pour un commerce tout aussi aléatoire… Elles vont entre les colonnes de teck ou de bambou, le dos courbé, le mouvement poussé vers l’avant par des pas légers, volants, des pas de danse […] Les filles auront bientôt terminé le nettoyage du marché. La vendeuse de bouillie, le boucher, le cordonnier s’installeront pour le business du jour… Les filles reviendront plus tard, elles iront à la recherche du premier client. Une main méchante et souillée passera sur elles… (p. 22)

Excerpt 3
C’était au temps où tous les cireurs de la Rue Z mouraient de faim. C’est-à-dire depuis l’aube. Au temps où tous crevaient de silence, c’est à dire depuis que toutes les bouches se sont cousues sur les malheurs de mère Cori. Le temps de tous les bruits. Un bruit de pétard : Port-Mélo et la révolution, la révolution et les putschs. Un bruit de cloches, les cloches de l’église de la Rue Z et les clochettes du marché des cireurs, un bruit de voix, les prières du muezzin et du Vendredi saint, un bruit de draps froissés, froissant, une fille et son matelot d’amant dans les entrepôts du Port… Au temps où le ciel du Port est passé au rouge, c’est-à-dire depuis les bérets rouges et le sang. Le temps des mille bruits du Port, les cris de la petite Dorina lorsque tous les miliciens du Fumoir passaient repassaient entre ses jambes ouvertes. Le temps en bruit, quand la vie c’était pas autre chose que le pétard et les râles d’un enfant violé. Des bruits de vie, un râle pour exister. Alors on disait moche et méchant celui qui ne faisait pas de bruit. On le trouvait moche et on lui collait toutes les plaies du Port. C’était au temps où les cireurs du rivage crevaient en silence, parce qu’il y avait tant de bruits qu’on ne pouvait pas se faire entendre… (p.59-60)

Excerpt 4
Une douleur violente dans la nuque. Il y passa la main : du sang encore chaud. Le premier battant de l’entrée de l’église était toujours ouvert. Il parvint à se lever, il entra dans l’église. Ça le prit au nez. Un réflexe, il avait reculé d’un pas pour mieux voir la scène qui s’offrait à ses yeux. Ils ne chantaient pas, me confiera t-il plus tard, mais ils avaient les lèvres ouvertes comme sur un dernier cantique. Le tapis de corps recouvrait l’allée centrale, de l’entrée de l’église à l’autel. Il y avait, par moment, comme un soupir, le dernier avant la fin, un type, allongé entre les bancs a tendu la main vers un impossible secours. Mes yeux, fixes, se sont un instant arrêtés sur la main suspendue dans le vide. Le bonhomme serra le point, le bras nu flotta encore dans le vide et retomba d’un coup. Le reste retombait dans la banalité, ce qu’on a vu au Rwanda à propos de gens massacrés dans une église des collines, les gorges tranchées, une tête d’enfant coupée s’accrochant encore par les lèvres au sein de sa mère, les entailles profondes au ventre. Terrible banalité, des vies rattrapées à quelques pas de l’hostie. Les visages de saints sur les tableaux étaient impénétrables et mes prières furent en bute contre le vide et le pétard. Je reconnus les jeunes filles à la jarre, elles n’avaient pour seule parure que la mince culotte de raphia. Une main avide avait écarté la barrière des raphias, un liquide noir coulait de l’intimité offerte aux mouches. Une eau noire, la mort écrite entre les cuisses à l’encre violente du viol et de la torture. (p.82)

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Excerpts from La vierge et l'albinos

March 2006 - Edem, 2006-2007 Literature Protégé

An unpublished novel which has not yet been translated into English.

Fragments des délires d’un gourou qui appelle au sacrifice pour sauver la Côte des Saints, pays réel et imaginaire...

I
Salem dit qu’il faudrait une offrande. Un sacrifice pour demander à la mer de pardonner les bêtises des hommes. Le pasteur insiste, ça urge poursuit-il ; il faut donner aux dieux des profondeurs ce qu’ils réclament. C’était la dernière chance, l’ultime bouée qu’ils tendaient à la ville et, reprend Salem, il s’agit de la prendre, ne pas la laisser filer entre les doigts, nos paumes moites… Un sacrifice. Offrir le meilleur de soi, quelque chose de pur, de vrai. Et Salem ajouta qu’il n’y avait plus de vierges sur la Côte des Saints. Ni vierges, ni albinos. Mon ami Francisco l’albinos a crevé il y a six mois, sa place est restée inoccupée au collège Docteur Kaolo. Un sacrifice et j’ai repassé en mémoire mon dernier échange avec Wuli. Donner aux dieux, disait-il, le meilleur de son œuvre et de sa chair, une vierge, un albinos. Et Wuli parla de cette forêt à la lisière de la cité. Pour s’attirer les faveurs de l’au-delà on y emmenait à l’aube une jeune fille qui n’avait pas connu d’homme…

II
Au mitan de la forêt il y avait une grosse pierre blanche bien polie, lavée par les intempéries, le lit des esprits, confiaient les vieux. Sur le lit des djinns, on couchait la vierge, les mains ligotées, et les jambes écartées et attachées à deux pieux plantés dans la terre. À la bouche, la fille avait un bâillon, elle ne pouvait ni bouger ni crier et, avant les premiers rayons du soleil, les djinns venaient la prendre. Ils pouvaient être deux, trois, plusieurs à visiter son ventre, son temple de chair au parfum d’encens ; un peuple de djinns pouvait en elle boire la vie et, dans les rues de la ville, si le vent tournait comme il fallait, on pouvait entendre ses cris à la vierge parce que le bâillon avait cédé et c’était le signe que les esprits étaient contents, le sacrifice avait été accepté et la cité bénie, protégée du mal…

III
Et au crépuscule, on retournait dans la forêt où sur la pierre la vierge gisait dans son sang, avec dans le ventre un grand trou, une large fente de l’entrejambes au nombril et les sacrificateurs disaient, « Faut croire qu’ils ont des sexes énormes, les djinns, des membres princiers, quelque chose comme un canon ou un télescope… ».Les dieux n’acceptent pas n’importe quoi, c’était la vierge ou l’albinos et Salem dit qu’il y en a de moins en moins des albinos. À part mon copain Francisco qui n’est plus là, j’en connaissais juste deux au marché. Il faut croire que c’était une espèce rare, l’albinos avec sa peau de nouveau-né, transparente, lumineuse et les djinns aimaient cela. Au mitan de la forêt on attachait l’albinos à un gros fromager, la nuit à l’heure où sortent les bêtes sauvages…

IV
Les félins pouvaient alors surseoir à leur partie de chasse parce que la proie était gracieusement offerte… Et le supplice de l’albinos pouvait durer toute la nuit, parfois plus longtemps… Après, la Côte des Saints revenait dans les bonnes grâces des dieux… Un sacrifice, insiste Salem et je me dis que nous n’avions plus rien de vrai ni de pur à offrir. Ni vierge ni albinos ; la misère et les touristes sont passés sur les gamines de la rue des Vaches et les albinos portent sur la peau des marques noires, des taches louches, impures… et le reste c’était des borgnes, des manchots, des estropiés, des lépreux, des pauvres en esprit, des cagneux, des ulcéreux, des camés, des fous…

Edem

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Excerpts from La fille de Kano

March 2006 - Edem, 2006-2007 Literature Protégé

An unpublished novel which has not yet been translated into English.

I
Un grand quartier, pauvre, populeux. Du monde sur le chemin, une foule en réalité. Et les gens parlaient. « On va la brûler cette sorcière. Comment qu’elle s’appelle déjà ?» « Avril. Si c’est un nom… » Tous les pas convergeaient vers le commissariat central. Un homme, le crâne rasé et les yeux exorbités tenait dans la main un bidon d’essence. Il gueulait « Faudra pas qu’il nous empêche d’agir, le commissaire ! Il a pas intérêt à la protéger ! » Une femme enchaîna « Elle mérite que ça cette fille. Ça lui suffit pas de se taper nos maris, maintenant elle bouffe les âmes de nos enfants. Une sorcière. Elle mérite pas mieux ! » C’est vrai que de petits garçons et filles avaient disparus ces derniers mois, ils s’étaient rendus à la borne fontaine, au marché, à l’école, dans le vieux port pour jouer et ils n’étaient pas revenus. Ils avaient huit, dix, douze ans… Mais on ne pouvait accuser cette pauvre fille… De les avoir bouffés !

II
Nous courrions à la suite des mécontents, Nina haletait sur mes talons ; ces hommes et femmes allaient vite parce qu’ils avaient hâte d’en finir. Des insultes fusaient dans l’air, on crachait par terre, on maudissait… Il y n’avait que deux gardes devant le commissariat. La foule se pressa sur les grilles et réclama Avril. Le commissaire sortit sur la terrasse. Il refusa. La loi devait faire son boulot. « On la veut sinon on va la chercher nous-même ! » « Je ne peux pas. Y a des lois. » « Y a pas de lois pour les sorcières ! » « Rentrez chez vous ! » « Tu l’auras voulu ! » Et ils prirent d’assaut les grilles, le cadenas céda, les gardes bâtirent en retraite, le commissaire se retrouva impuissant, il criait. Dans la rue ils avaient sorti Avril, elle n’avait pas vingt ans. Elle ne se débattait pas, dans ses yeux, la peur. Je l’ai déjà vue mendier au marché. Une fille qui n’a pas eu de chance. Elle traînait souvent dans les locaux délabrés de l’ancienne faculté de médecine ; elle allait jusque sur la petite place pavée entre les murs de la faculté pour jouer avec le télescope vétuste qui s’y trouvait. L’appareil ne fonctionne plus depuis des lustres mais elle y accrochait ses yeux et rigolait. Toute seule. Un rire étrange dont les bâtiments vides du lieu portaient très loin l’écho. Elle riait parce qu’elle disait voir dans le télescope des anges qui faisaient des trucs drôles…Des anges qui voulaient lui faire des trucs pas drôles, la posséder…

III
Personne ne saura ce qu’elle voyait en réalité. Nous l’avions toujours prise pour une folle. De rares fois, elle apparaissait à la fenêtre de notre salle de classe en plein cours et regardait, fascinée, le tableau noir. Je me rappelle cet après-midi où elle s’agrippa à la fenêtre alors qu’arrivait maître Eloi pour le cours de catéchisme. Avril était à la fenêtre et maître Eloi avait commencé son cours ; il avait écrit au tableau noir ces mots :

Je suis née noire, mais je suis belle, fille de
Jérusalem,
Comme les temples de Kédar, comme les
pavillons de Salomon.
Ne prenez pas garde à mon teint noir :
C'est le soleil qui m’a brûlée.
Les fils de ma mère se sont irrités contre moi,
Ils m’ont faite gardienne des vignes.
Ma vigne à moi, je ne l’ai pas gardée.

IV
Des vers du Cantique des cantiques qui me sont restés en mémoire depuis. Et cet après-midi-là, dans la salle de classe, nous comprîmes que la fille de Jérusalem, de Jobourg ou de Khartoum, cette fille qu’on avait lapidé à Kano parce qu’elle avait couché, aimé, cette fille, c’était Avril. Et elle était aussi brûlée en dedans ; le soleil du port lui avait cramé l’intérieur, les veines, le cœur, le foie, les artères, les muscles et le sang… Une fille abandonnée par la chance… Elle est maintenant devant la furie de la foule. Elle voulut fuir lorsqu’elle vit les pneus. Mais ils la tenaient ferme. Ils lui attachèrent les mains et les pieds. Ils lui mirent les pneus au cou. Les pneus glissèrent le long du corps. Le bidon d’essence après. Une allumette craquée. Nina se serra contre moi. La foule hurlait. De joie. Dans ma tête une image de parade. C’était avril et, dans la rue, marchaient Wuli et tous les saints du pays de mon père…

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